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Quarante carnets
Quatorze ans de carnets remplissent une étagère et demie. Cet automne, je les ai tous relus dans l’ordre, et ils contenaient autre chose que des idées.
En septembre, j’ai descendu de l’étagère tous les carnets que j’ai remplis depuis 2011 et je les ai lus dans l’ordre. Il y en a quarante. Cela m’a pris presque cinq semaines, une heure ou à peu près chaque soir, et c’est la chose la plus utile que j’aie faite pour mon écriture depuis des années, bien que très peu de cette utilité soit celle que j’attendais.
J’imaginais retrouver des idées oubliées, et il y en avait quelques-unes. Ce que j’ai surtout trouvé, c’est la trace de ma façon de travailler, tenue sans que je remarque que je la tenais.
Ce qu’il y a dedans
Les onze premiers ont tous le même format, de poche, à petits carreaux, achetés par trois. Ensuite les tailles se dispersent. Il y a un grand carnet de croquis de 2016 que je n’ai utilisé qu’un mois, une série de cahiers d’écolier de l’année où je voulais dépenser moins, et, depuis 2020, une lignée régulière de carnets A5 unis, cousus, qui restent ouverts à plat.
Sur l’ensemble des quarante, les pages se rangent en quatre sortes.
- Des listes de choses à écrire, dont la plupart n’ont jamais été écrites.
- Des passages recopiés dans des livres, jusqu’en 2015, date à laquelle ils ont rejoint un cahier à part.
- Des débuts de textes, souvent cinq ou six versions du même premier paragraphe.
- Des relevés de journées ordinaires : à quelle heure j’ai commencé, où j’étais, ce qui m’a gênée.
J’aurais parié que les listes et les débuts étaient la partie précieuse. Ce sont les moins intéressants. Les relevés de journées ordinaires, eux, je n’arrivais plus à les lâcher.
Il y a aussi des trous. Le carnet dix-neuf couvre onze mois de 2018, et en l’ouvrant je me suis souvenue pourquoi : c’est l’année où mon père a été malade, et je n’y écrivais que sur le trajet vers l’hôpital Purpan. Ces pages sont courtes et très simples, et certaines des meilleures phrases des quarante carnets s’y trouvent.
Les jours où j’ai vraiment écrit
Depuis 2014 environ, je note l’heure et le lieu en haut de chaque page. Je le faisais pour me sentir tenue de rendre des comptes. Lus ensemble, ces petits en-têtes forment une carte des moments où l’écriture a eu lieu.
Elle a eu lieu le matin, avant neuf heures, bien plus souvent que je ne le croyais. Elle a eu lieu dans les trains sans commune mesure avec le temps que j’y passe. Elle n’a presque jamais eu lieu les soirs que je lui réservais, et pas une seule fois pendant les trois mois de 2017 où j’avais loué une chambre uniquement pour écrire.
Les carnets se souviennent de ma vie de travail plus exactement que moi, parce qu’ils ont été écrits avant que j’en fasse une histoire.
J’ai eu pendant des années une histoire sur cette chambre. J’en gardais l’idée d’une bonne période. Le carnet de ces mois n’est guère que des listes de ce que je comptais faire le lendemain, d’une écriture de plus en plus soignée.
L’écriture comme jauge
L’écriture elle-même est devenue le signal le plus fiable de tout l’ensemble. Quand je travaillais bien, les pages sont brouillonnes : ratures, flèches, une phrase glissée de travers dans la marge. Quand j’évitais le travail, les pages sont nettes et les listes longues. Je regarde maintenant les pages de la semaine le vendredi après-midi, pour cette raison précise. Des pages soignées veulent dire que quelque chose ne va pas.
Elle montre aussi le moment où un texte prend. Il y a une page du carnet vingt-six où les notes d’un essai sur le jardin ouvrier de mon grand-père cessent d’être des notes pour devenir des phrases, à mi-page, au milieu d’une pensée. Le stylo change aussi. J’ai dû aller en chercher un meilleur.
Les idées qui ont survécu
Quelques idées sont revenues de l’étagère, et la manière dont elles sont revenues est instructive. Le carnet sept, de 2013, porte au bas d’une page une ligne qui dit, en entier : la marche est le brouillon. Je l’ai écrite sur un banc au bord du canal et je n’en ai rien fait pendant onze ans. Elle est devenue l’essai sur le long chemin jusqu’à la bibliothèque, et quand je l’ai écrit je n’avais aucun souvenir de cette ligne.
La même chose s’est produite trois autres fois. Chaque idée devenue un texte achevé apparaît dans les carnets au moins deux fois, à des années d’écart et avec d’autres mots, comme s’il avait fallu que j’y arrive plus d’une fois pour qu’elle reste. Les idées que j’ai notées une seule fois, si enthousiaste que soit l’écriture, n’ont rien donné.
Cela m’a rendue plus sereine devant l’oubli. Une idée qui doit compter reviendra, et le rôle du carnet est de l’attraper quand elle revient.
Ce que j’ai changé
Les relire a changé trois choses dans ma façon de travailler, toutes petites.
- J’écris de nouveau l’heure et le lieu en haut de chaque page. J’avais cessé vers 2021, et les carnets de ces années sont beaucoup plus difficiles à relire.
- Je protège les matins et les trains, et je ne planifie plus de soirées d’écriture. Les preuves contre elles remontent à quatorze ans.
- J’ai cessé de tenir des listes d’idées. Ce qui compte revient tout seul, généralement dans le mois, et les listes consignaient surtout ce dont je me sentais coupable.
J’ai aussi numéroté les dos, enfin, au crayon blanc. Quarante est un chiffre satisfaisant à atteindre et un peu inquiétant à voir sur une étagère. Le quarante et unième est sur le bureau pendant que j’écris, rempli au tiers, avec le premier début de cet essai en page six.
Notes
- Les petits carreaux étaient le bon choix et je n’aurais jamais dû les quitter. Le Seyès impose à l’écriture une taille que les carreaux n’imposent pas.
- Plusieurs lecteurs m’ont demandé quels carnets j’utilise. Cela varie selon ce que le papetier du coin a en rayon, et c’est peut-être pour cela qu’ils se remplissent : aucun n’est trop beau pour qu’on ose y écrire.
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