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Écriture

6 min de lecture

À quoi sert la deuxième version

Un premier jet dit de quoi parle un texte. La deuxième version dit à quoi il sert, et l’essentiel du travail consiste à décider de ce dont il peut se passer.

Un carnet fermé et une enveloppe kraft à côté d’un café au lait et d’un stylo sur une table en bois

Trois jours par semaine, je corrige les manuscrits des autres pour une maison d’édition universitaire, et ce que je rencontre le plus souvent, c’est un premier jet abouti que son auteur prend pour une deuxième version. Les phrases ont été améliorées, les virgules sont à leur place. Le texte fait pourtant ce qu’il faisait la première fois : il se dirige vers son idée en flânant et y parvient à la dernière page, un peu surpris.

Je le reconnais parce que je le fais aussi. Un premier jet, c’est la façon dont on découvre ce qu’on pense, et il suit presque toujours l’ordre dans lequel la pensée est venue, rarement celui dont un lecteur a besoin. La deuxième version existe pour corriger cela, et polir les phrases est le moyen le plus commode de s’en dispenser.

Se lire comme un inconnu

La première étape ne demande aucune écriture. J’imprime le texte et je le lis là où je lirais celui d’un autre : dans le train, ou dans le fauteuil près de la fenêtre, avec un café qui refroidit. Je ne corrige rien à ce passage. Je mets seulement un trait en marge chaque fois que mon attention décroche.

Ces traits sont l’éditeur le plus honnête que je connaisse, et ils s’agglutinent. Il y a presque toujours, au milieu, trois ou quatre paragraphes où moi, l’autrice, la seule lectrice assurée d’être intéressée, me suis mise à penser au déjeuner. Ce passage-là, c’est le texte qui s’explique à lui-même.

Une fois les traits posés, je relis à voix haute les passages marqués. Ma voix trouve ce que l’œil pardonne : une phrase qui me laisse à bout de souffle, un mot répété à trois lignes d’intervalle, une plaisanterie qui ne fonctionne que dans le silence. Je le fais à mi-voix, dans une pièce vide, et j’ai cessé de me sentir ridicule.

Écrire la phrase unique

Avant de toucher au texte, j’écris sur une feuille à part une seule phrase qui dit ce que le texte doit permettre au lecteur de voir ou de faire, et qu’il ne pouvait pas avant. Il me faut plusieurs essais, et les essais ratés sont utiles : chacun décrit un autre essai que je pourrais écrire à la place.

Pour celui-ci, la phrase était : le lecteur doit sortir capable de distinguer une version révisée d’une version simplement polie. Tout ce qui ne sert pas cette phrase devient un candidat au fichier de notes.

L’essentiel de la révision consiste à décider de ce dont le texte peut se passer.

Couper dans le bon ordre

Couper, c’est là que la plupart des révisions s’enlisent, parce qu’on a l’impression de perdre du travail. Je coupe dans un ordre fixe, qui rend la chose supportable.

  1. Les sections entières qui servent une autre phrase. Elles partent intactes dans le fichier de notes, souvent avec une ligne sur l’autre essai auquel elles appartiennent.
  2. Les paragraphes qui répètent une idée déjà claire. La seconde formulation est en général la meilleure ; je la remonte et je supprime la première.
  3. Les exemples qui illustrent deux fois le même point. Un exemple précis fait plus que trois exemples convenables.
  4. Les précautions oratoires : sans doute, peut-être, d’une certaine façon. J’en garde une là où le doute est réel et j’enlève les autres.

C’est seulement après ces quatre passes que je regarde les phrases. Il y en a alors moins, et celles qui restent ont une fonction, ce qui rend beaucoup plus clair la manière de les écrire.

Mettre la fin au début

Le changement le plus fiable que je fais, dans mes textes comme dans les manuscrits que je corrige, consiste à repérer le paragraphe où l’auteur énonce enfin son idée et à demander si elle pourrait ouvrir le texte. Une fois sur deux, oui. Il faut alors reconstruire le texte autour d’un lecteur qui sait déjà où il va, et cette reconstruction est l’essentiel d’une deuxième version.

C’est inconfortable, parce que l’ancienne ouverture est souvent ce que j’aimais le mieux. C’est ce que j’ai écrit quand l’idée était neuve. Je garde aussi ces ouvertures dans le fichier de notes, et de temps en temps l’une d’elles devient la première ligne d’un autre texte.

Un exemple de ce printemps

Ce printemps, j’ai travaillé sur une histoire du canal du Midi, écrite par un ancien éclusier qui en savait plus que quiconque. Son premier jet faisait quatre cents pages et suivait le canal de Toulouse à l’étang de Thau, écluse après écluse, parce que c’était l’ordre dans lequel il l’avait parcouru pendant quarante ans.

Les phrases étaient bonnes. Le problème, c’est que le vrai sujet du livre, les familles qui avaient fait fonctionner les écluses sur trois générations, n’apparaissait que dans le dernier chapitre, où il parlait de son propre grand-père. Nous avons passé deux mois à remonter ce chapitre en tête et à reconstruire tout le reste pour suivre ces familles le long de l’eau.

Il a coupé quatre-vingt-dix pages, surtout des descriptions d’écluses bâties exactement comme les précédentes. Il les a toutes gardées dans un dossier, et il m’a dit à la fin que ce dossier était le livre qu’il avait dû écrire pour trouver l’autre.

Savoir s’arrêter

Une deuxième version est finie quand je peux la lire en inconnue sans mettre un seul trait en marge, et quand la phrase écrite au départ est toujours vraie d’elle. Elle l’est rarement quand elle donne l’impression de l’être. Cette impression arrive une version trop tôt, au moment où j’ai cessé de trouver des problèmes parce que j’ai cessé d’en chercher.

Dans le doute, je la laisse une semaine. Le texte qui se lit encore bien au bout de sept jours part. Celui qui ne tient pas retourne dans son dossier avec les nouveaux traits, et le train fait le reste.


Notes

  1. Le papier me réussit le mieux, mais le cadre compte plus que le support. Le même texte dans une autre police, sur un autre écran, fait apparaître presque autant de défauts.
  2. Le fichier de notes de cet essai fait 2 300 mots. Trois ouvertures plus anciennes y sont rangées, et l’une d’elles est devenue le premier paragraphe d’une lettre.

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