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Lecture

5 min de lecture

Lire dans le 7 h 52

Trois matins par semaine, vingt-cinq minutes de Toulouse à Montauban. En six ans, ce train est devenu la meilleure salle de lecture que je connaisse, pour des raisons qui n’ont presque rien à voir avec le paysage.

Un quai de gare désert éclairé par le soleil levant, avec un train qui approche au loin

Trois matins par semaine, je prends le 7 h 52 de Toulouse à Montauban. Le trajet dure vingt-cinq minutes, un peu plus quand la rame attend à la sortie de Saint-Jory qu’un train de fret se dégage, et en six ans il est devenu l’endroit où je fais l’essentiel de mes lectures. Je l’ai calculé le mois dernier : un peu plus de trois cents heures, soit, à mon rythme, une quarantaine de livres.

Le train n’a aucune vertu particulière en tant que lieu. C’est une rame courte, souvent trop chauffée et parfois trop pleine. Ce qu’il a, c’est une structure qu’aucun autre moment de ma semaine n’offre : un début fixe, une fin fixe, et rien que j’aie le droit de faire entre les deux.

Une salle de lecture avec un horaire

La plupart des conseils pour lire davantage sont des conseils pour trouver du temps, et le temps n’a jamais été mon problème. J’ai largement des soirées où une heure est libre. Ce qui leur manque, c’est une limite. Chez moi, une heure de lecture est une heure que je pourrais passer à autre chose, et le livre doit gagner cette discussion toutes les quelques pages.

Dans le train, la discussion est close avant de commencer. Il n’y a nulle part où aller, le travail ne commencera pas avant Montauban, et vingt-cinq minutes suffisent pour lire un chapitre sans suffire à me faire penser que je devrais en faire quelque chose de plus sérieux.

Dans le train, le livre n’a pas à gagner une discussion contre le reste de ma vie.

Ce que j’y lis

Au bout d’un an, j’ai remarqué que je choisis autrement mes livres de train. Ce ne sont presque jamais ceux que j’ai le plus envie de lire. Ils ont des sections assez courtes pour survivre à une annonce sur la gare suivante, et assez de longueur pour durer quelques semaines, si bien que le livre fait partie du voyage.

  • Des recueils d’essais, qui se terminent avant Montauban plus souvent que des chapitres.
  • De longs romans en chapitres brefs. Dickens, écrit pour paraître par livraisons, est idéal.
  • Des livres de voyage, lus en traversant un autre pays que celui de l’auteur.
  • Tout ce que j’aurais honte de lire chez moi, c’est-à-dire surtout de la poésie.

Ce que je ne lis pas dans le train, c’est tout ce qui est pour le travail. La maison d’édition envoie les manuscrits en fichiers, et dès le premier mois je me suis fixé une règle : l’ordinateur reste dans le sac jusqu’au quai de Montauban. Je l’ai enfreinte peut-être cinq fois, chaque fois par nécessité, et chaque fois le reste de la journée m’a semblé un peu plus courte.

Du papier, surtout

Je lis du papier dans le train. J’ai essayé une liseuse pendant presque toute l’année 2022 : elle était plus légère, elle contenait plus, et je lisais moins. Sur un écran, un livre est à un geste du suivant, et en vingt-cinq minutes je passais trop de ces minutes à choisir.

Un livre de poche a l’avantage de n’être que lui-même. Il garde aussi une trace : un ticket servant de marque-page, un rond de café d’un matin où la rame a tangué, un coin de page plié au paragraphe que je voulais recopier en arrivant à mon bureau. Certains livres sont désormais inséparables de la ligne.

  • La Maison d’Âpre-Vent, sur onze semaines de l’hiver 2021, un chapitre par trajet, ce qui reste bien plus rapide que pour ses premiers lecteurs.
  • L’Usage du monde, de Nicolas Bouvier, au printemps 2023, pendant que les champs derrière la vitre passaient du brun au vert.
  • Les Essais de Montaigne, en un gros volume de poche qui a fait le trajet de Montauban environ deux cents fois et que je n’ai toujours pas fini.

La compagnie

Le 7 h 52 a ses habitués. Un homme au blouson vert fait les mots croisés et les termine, pour autant que je puisse en juger, tous les jours avant Saint-Jory. Un étudiant lit des manuels de droit avec un surligneur dans chaque main. Pendant trois ans, une femme en face de moi a lu le même gros livre de poche, et je n’ai jamais su lequel, parce qu’elle y gardait une couverture en papier.

Personne ne parle. Une voiture pleine de gens qui lisent en silence a une qualité particulière, et j’en suis venue à penser qu’elle fait une partie du travail. Il est plus facile de garder son attention quand tout le monde autour garde la sienne.

Les soirs sont différents

Le 17 h 20 du retour est un autre train. Il est plus rempli, les gens sont fatigués, et le trajet qui me porte si aisément jusqu’à Montauban paraît plus long dans l’autre sens. J’ai cessé d’essayer d’y lire. Je regarde les champs après Saint-Jory et je laisse le manuscrit de la journée se déposer.

Pendant longtemps, j’ai compté cela comme du temps perdu. Les carnets ne sont pas d’accord : un nombre surprenant de premières lignes sont datées du soir, du 17 h 20, quelque part entre Montauban et Toulouse.

Si je quittais la maison d’édition demain, c’est le train qui me manquerait. Je me suis demandé si je pourrais le recréer à une table de cuisine, avec vingt-cinq minutes fixes, un livre choisi pour l’occasion et l’ordinateur dans une autre pièce. Je soupçonne que l’horaire fait plus que ce que je pourrais reproduire. Pour l’instant, je suis reconnaissante au 7 h 52, retards compris.


Notes

  1. Mon rythme est d’environ quarante pages à l’heure pour un roman, et plutôt vingt-cinq pour tout ce qui a des notes de bas de page.
  2. L’homme au blouson vert a été absent presque tout le mois de mars. Il est revenu en avril avec un blouson neuf, vert aussi.

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